La santé d’un résident de la république!
La santé d’un résident de la république !
Par Jacques Nesi,Haiti Liberté,le 1er Mai 2012
Les haïtiens qui se sont manifestés favorablement envers la candidature de Michel Martelly ainsi que les missions diplomatiques en Haïti, par intérêt et par réalisme savaient qu’il est incompétent et ne pouvait conduire ce pays que vers l’ingouvernabilité. Il n’a pas déçu. A défaut de ne pas pouvoir assumer ses responsabilités, Martelly n’est point un président de la République, mais un résident de la République. En dehors du débat sur son identité, Martelly ne se contente pas de voyager, de bourlinguer , d’escalader, en famille, en tribus, en convois de festifs, de sorciers assoiffés, mais parade, crâne, partout, beaucoup, pour découvrir l’univers embarricadé de ses pairs, se montre jouissif de ses voyages, pour rattraper son dégoût des choses de l’esprit, s’instruire peut-être, pour fuir le poids de ses responsabilité, sans doute, pour chercher la sagesse, hypothèse radicale chez cet homme qui donne un sens politique, non sans affrontement, à cette pratique abusive de la pérégrination. Le premier sens :Martelly se pavane ,exhibant son dynamisme, comme pour enfoncer sa rivale aux élections présidentielles dans ce qu’il appelait « sa petite cage » de retraitée ; ensuite, se déplacer beaucoup à l’étranger, offre l’occasion de maltraiter, de taper les médias qui le critiquent, tel un cogne-fétu.
Au risque de susciter les colères des réseaux écologistes pour les externalités négatives sur l’environnement, Martelly ajoute à ses voyages « de travail » un autre genre, celui de sa maladie, celui de ses maux passés, réinventés, recomposés par la fonction présente dont il a la charge. Il réside d’autant plus qu’il est rattrapé par un état de santé chancelant, prolongeant le règne de son prédécesseur lui aussi maltraité par un cancer de la prostate.
Mais l’étalage de la maladie de Martelly a quelque chose de nouveau. C’est une rupture engagée par ce chanteur qui accepte d’inscrire dans l’espace public ce qui relève de sa vie privée. Lui, qui était sidéré par les questions de certains journalistescourageux, une vertu rare en Haïtiqui l’interrogeaient sur les raisons de son évasion fiscale à Miami, tente d’inventer aujourd’hui un nouveau rapport avec l’opinion publique. C’est sans doute une volonté d’intégrer une donnée à une vie publique influencée par les techniques de communication.
Nous pouvons faire trois lectures différentes de ce changement. La première lecture est le contraste entre les simples citoyens, dépourvus de la moindre protection sociale -- des citoyens de seconde zone- face aux accidents et des risques de la vie et des dirigeants qui, aux moindres pulsions cardiaques réagissent de façon instinctive en déniant toute confiance à la médecine locale. Ayant toujours les moyens de se faire soigner, soit à Cuba, soit à Miami, ces mandarins légitiment ainsi le travail de sape systématique des organisations non gouvernementales, qui par leurs offres pécuniaires, leurs pratiques, démolissent les pans entiers de la médecine haïtienne, dont les membres s’arrachent à des tarifs humiliants en Amérique ou aux Antilles françaises.
La deuxième lecture tend à montrer les fragilités de ceux qui affectent le courage des maladies infondées, invérifiables et imaginaires : Martelly prend le risque d’informer l’opinion publique de son souci de santé, quitte à se soumette aux analyses fines des politiques doublés de la casquette de médecin, comme si le résident éprouve des difficultés à devenir moins mythomane. Le citoyen lambda ne comprend rien aux controverses nées de cette maladie au nom étrange, mal connu, sans doute pour les besoins d’une cause qu’il ignore. Pourtant, le simple citoyen est happé par l’émotion : il accède de façon inconsciente à la quête d’une communion collective autour de la maladie du « résident » qui se construit au coeur d’une dramaturgie orchestrée dans le secret en trois temps : le premier, c’est l’annulation de son déplacement au sommet des Amériques. « L’avion qui devait le conduire en Colombie a reçu les autorisations de vol avec du retard. Devant l’inévitable retard, Martelly a préféré annuler son voyage », a indiqué Le Nouvelliste du
14 Avril en cours ;le second temps, il est parti à Miami ,enfin l’annonce de son départ de l’hôpital, deux jours suivants ,suite au diagnostic d’une maladie redoutable.
On voit bien que cette opération peut être interprétée comme la recherche d’un apaisement social. Martelly souffre d’un déficit d’autorité, lié à ses incompétences, ses défaillances morales, son manque d’autorité. Les hommes en treillis armés, circulent, interférent, s’affirment au grand dam des « autorités » investies du « monopole de la violence physique légitime »,mais sont timorées par les bruits des bottes dans l’espace politique. La république est en péril et le résident s’en moque. La société haïtienne a peur et le résident cherche la compassion. Il veut se faire aimer par le gros peuple, celui des doctorants du béton, des affamés des quartiers pouilleux, infestés de vermines, maringoins et de punaises, de mouches. Le résident cherche à provoquer l’émoi, mobilise le registre compassionnel, comme une réponse à ses insuffisances et à ses stratégies.
Pour la première fois, le résident de la république fait intervenir dans le débat public « une combinatoire »entre le processus de subjectivation, le fait religieux et le débat public national
(1). Certes, Martelly n’est pas le dernier « président » en état de santé chancelant. La convalescence de Duvalier avait une part de sacré .Informer l’opinion publique de sa maladie, c’était attester sa part d’infaillibilité pour celui qui s’autoproclama maître des dieux et des lieux. René Préval avait eu également une santé bancale. Ce qui est nouveau, c’est le fait qu’un ministre de la république, un « président » demandent aux haïtiens de prier pour lui. Martelly a toujours souhaité diriger avec les religieux : avant ses élections on observait sa conversion spontanée, muni d’une bible, en vue de dissimuler son discrédit moral, puis récemment empêtré dans sa tentative de renseigner sur sa vraie nationalité, il a recours aux figures religieuses pour la transmission de ses dizaines de passeports aux parlementaires...C’est dire que le président s’appuie sur le religieux pour s’opposer aux menaces d’implosion de ce qui reste comme gouvernement.
Il s’agit donc de nouvelles techniques de domination politique qui tirent de la confusion, et du misérabilisme ambiant, les avantages de l’instance du religieux, par la réinvention d’un nouveau chaînon de la citoyenneté.
Cette idée est empruntée à Jean- François Bayart ,Le gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation, Fayard, 2007,p.307. Konn Lambi 22 Avril 2012