Pour le drapeau, mourir est beau. Un credo malmené par le temps
le drapeau, mourir est beau. Un credo malmené par le temps
Par Jacques Nesi,Haiti Liberté,port-au-Prince,l2 29 Mai 2012
Peuple de sacrifi ces et de privations, les haïtiens nés d’une guerre violente, fuient l’esprit de revanche, habitent les souvenirs lointains de la prouesse victorieuse des guerriers de 1802. N’étant plus vivants, ces derniers nous transmettent des souvenirs, comme si nous étions engagés, avec la même hargne aux côtés des combattants, embourbés dans des fl aques de sang, de larmes, laminés par les armes puissantes de l’ennemi colonisateur. Les haïtiens oublient les blessures du guerrier, ne les exacerbent point, ne les banalisent pas, mais s’y raccrochent pour forger la mémoire. La mémoire, ce n’est pas une haine entretenue, c’est une construction, une envie, un projet de « raccrocher » les blessures, les souvenirs à une « communauté ».
Les haïtiens s’enivrent de dates commémoratives, se gargarisent des mots auto-glorifi cateurs, se targuent d’un lyrisme révolutionnaire, d’une spécifi cité historique, s’approprient les attributs d’un parangon vertueux habile à importer la poudre dans toutes les sociétés où le projet de Rousseau ne s’épanouit pas encore. Et à ces occasions là, les gouvernants piaffent de joie, parés de leurs costumes blancs, récitent les incantations, usent des formules sonores, creuses d’union nationale, d’abnégations et de consolations, de sacrifi ces et d’investissements. Sur ce registre, celui qui rêverait de concourir avec ces faux dévots, serait perdant : on a vu défi ler, vendredi (en cours), sous nos yeux les gouvernants qui chantent sans y croire leur credo révolutionnaire, ils sont des déclamateurs du dévouement, de l'oubli de soi, du renoncement ; s’ils louent ces valeurs et s’ils les instrumentalisent avec enthousiasme, ils se gardent de s’appliquer dans les pratiques du pouvoir les valeurs héroïques louées.
Le 18 Mai a été commémoré cette année dans un contexte particulier. La République ne peut ignorer la valeur triomphante que dégage la symbolique du drapeau haïtien. Traiter du drapeau en Haïti, plié sous les bottes infamantes des soldats de l’Organisation des nations Unies, est une imposture, une anomalie, une mystifi cation. La présence des forces onusiennes, témoins de la confi scation de la souveraineté, est une antinomie. Il est vrai, l’ONU est en Haïti parce que les autorités haïtiennes, contraintes, placées devant des défi s insurmontables , lui ont adressé des appels d’intervenir .Le contexte international se prête bien aux usages de l’interventionnisme. Intervenir ici, pour prévenir un génocide, là pour imposer les résultats des urnes, devenait la solution universelle, applicable à tous contextes, tous moments.
Mais les puissants et les faibles instrumentalisent ces beaux principes qui témoignent sur le plan universel, d’une prise de conscience pour une humanité nouvelle. Pour les puissants, l’intervention est une arme à double tranchant. Ils y trouvent un moyen d’intervenir avec davantage de facilité dans certains Etats, ils dissimulent leurs appétits de puissance derrière l’expression de solidarité. Les puissants trouvent également dans cet interventionnisme les moyens de défendre leurs intérêts, à moindres frais, par délégation aux missions de paix onusiennes, dans des espaces retors. Au nom de la démocratie, les puissants sous-traitent des questions de sécurité avec des Etats moyens qui souhaitent rivaliser de capacité avec les Etats les plus influents.
Dans le cas haïtien, les Etats- Unis se rangent derrière les forces onusiennes, sans pour autant renoncer à leur statut, face à un Etat obligé de ne pas contrarier la volonté hégémonique américaine. En confi ant la direction de la Mission des nations Unies pour la stabilisation en Haiti au Brésil, les Etats-Unis n’ont guère perdu leur prééminence sur Haïti. Elle s’y est même renforcée et Haïti, prise dans l’étau des rivalités entre puissants et aspirants à la puissance se réveille de la naïveté en « se découvrant Etat presque failli » pour de longues années.
Donner une dimension cohérente aux commémorations, et notamment de celles liées au drapeau, en niant la domination politique de la MINUSTAH en Haïti qui depuis organise, structure, la vie politique en Haïti, traduit une incohérence :la souveraineté populaire ne devient qu’une illusion, qu’une ambiguïté qui se fracasserait contre le réel. Une commémoration suppose qu’on rende hommage aux victimes, aux souffrances, aux faits d’armes des haïtiens, qui participent à la construction de la nation, et qu’il ne saurait avoir d’une unité nationale dans un contexte de spoliation de la souveraineté nationale et d’une banalisation de ce qui reste comme nation. Rien n’empêche de poser la problématique, avec courage et responsabilité. Ce n’est pas une spécificité propre à Haïti de concilier les aspects symboliques de cette nation déchiquetée avec une force extérieure qui dévalorise la multiplication des commémorations. Elles sont certes nécessaires et il faut continuer à les revisiter, mais il faut refuser la compatibilité de ces commémorations avec l’anomalie onusienne : cette démarche semble bien engagée et réussie. En effet, les haïtiens finissent par croire qu’ils pourraient vivre cette situation selon des modalités naturelles. Ainsi, ils passent à côté de ce que représente une commémoration et de ce qu’est le drapeau.
D’abord, pourquoi commémorer? Parce que nous ne voulons pas que le temps efface que « l’évocation des horreurs ,des destructions des guerres », des sacrifices antérieurs ne témoignent aucun sens, aucune référence, « aucun visage ». Combien d’haïtiens seraient disposés à ne plus rappeler la défaite de Napoléon, l’Empereur dominant, qui construisit un empire en Europe et sur tous les continents. ? Très peu. Les haïtiens souhaitent garder en eux-mêmes les exploits, les traces des périodes passées, des temps lointains, comme moyens d’affirmation de survie et de construction identitaire.
Comme l’a expliqué Maurice Halbwachs, la mémoire « ne retient que ce qui est encore vivant ou capable de vivre dans la conscience du groupe qui l’entretient ». Ensuite, commémorer est également un besoin de connaître le passé, de « contrer l’oeuvre du temps, de freiner, sinon d’enrayer le continuum des modifications de la mémoire collective » (1). La commémoration a valeur de transmettre des connaissances, mais également une perception, une appropriation, qui ne connaisse pas les aspérités du temps. Enfin, commémorer, c’est mettre les haïtiens devant leur responsabilité, face à l’avenir. Les générations précédentes se sont engagées avec foi et conviction dans l’avenir, celles d’aujourd’hui sont appelées à s’en inspirer.
Il est urgent d’engager un débat sur les incompatibilités des commémorations de la mémoire avec la présence de la MINUSTAH. C’est la seule façon de se montrer à la hauteur des sacrifiés et des morts qui ont troqué leur instinct à la survie contre la soumission et l’oppression déshumanisante. Et force est de constater que cette équipe au pouvoir, comme les précédentes, s’est laissée berner, de façon consciente, par les sirènes du pouvoir, ses ressources, ses honneurs et l’impunité. Les dirigeants haïtiens banalisent le drapeau que d’autres peuples cherchent à s’approprier pour l’affirmation de leur dignité.
On ne peut banaliser la charge symbolique du drapeau. L’anthropologue Raymond Firth distingue entre deux fonctions d’un drapeau :la première est d’ordre informatif. Les drapeaux étaient porteurs de messages ; la deuxième fonction le drapeau national détient une fonction symbolique, rassemblant en lui ce que chaque personne peut ressentir à l’égard de la nation. Selon Firth, le drapeau symboliserait le caractère sacré de la nation. « Ce symbole s’appuie en général sur une origine, une histoire de lutte ou de gloire plus ou moins mythiques, s’ancrant dans la mémoire collective d’un peuple. En ce sens, le drapeau - tout comme l’hymne national- est un symbole essentiel qui déploie toute sa puissance aussi bien dans le « nationalisme formel » que dans le « nationalisme informel ». (2)
Et pour qu’Haïti se réveille de cette banalisation du drapeau, il suffit de tenir compte de la volonté du Maire de doter le fronton de la mairie de la commune de Sainte Anne depuis une douzaine d’années, d’un drapeau aux couleurs rouge, vert et noir, alors que la Martinique est toujours placée sous le contrôle de l’administration française. Jacques NESI
Notes
1... Marc Crépon, La mémoire des guerres. A propos de la modernisation des commémorations, Esprit, Janvier 2011,p.109.
2...Une distinction élaborée par l’anthropologue norvégien Thomas Eriksen. Selon ce dernier, ces deux formes de nationalisme peuvent s’opposer mais en même temps être complémentaires. Le « Nationalisme formel » est lié aux exigences de l’État-nation moderne, y compris l’organisation administrative et l’idéologie méritocratique, l’uniformité culturelle et le consensus politique des citoyens. Quant au « nationalisme informel », il est représenté dans des événements collectifs, tels que des célébrations rituelles et des compétitions sportives internationales [Eriksen, 1991, p 141]. Selon Eriksen, la distinction entre ces deux formes de nationalisme ne peut être réduite à une distinction entre des symbolismes « inauthentiques » et « authentiques ». Ainsi, le « nationalisme formel » n’est pas moins authentique ni moins efficace dans la mobilisation et l’intégration idéologique des différents individus que le « nationalisme informel », à condition qu’il emploie son symbolisme abstrait -- par exemple le drapeau national --de manière à le rendre signifiant dans la structure informelle de la vie quotidienne.