Président mal élevé, patrons de médias trouillards

mal élevé, patrons de médias trouillards

Par Fanfan la Tulipe,Haiti Liberté,le 15 Mai 2012

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Imaginez un peu. C’est votre anniversaire. Vous êtes comme livré à vous-même, comme un Elifèt aux deux bras pandye. Depuis une année environ, vous vous esquintez à battre de l’eau espérant qu’il en sortira du beurre. Vous tournez en rond interrogeant le Ciel, souhaitant qu’il finira par vous faire un clin d’oeil. Hélas, à force de tourner vos regards vers le Très Haut vous finissez par développer un torticolis. Confiné dans la solitude et l’ennui, vous rongez vos freins. Miracle. Un ami konsa konsa sachant que c’est votre anniversaire vous invite à prendre un gwòg chez lui.

Ou kontan. C’est vraiment une invitation tombée du Ciel. Miraculeusement, vous êtes soulagé de votre torticolis. Vous vous habillez bien bwòdè, et vous vous rendez chez le konsa konsa qui lui-même s’ennuyait, tiraillé par les emmerdements de la vie. Il vous accueille, un Gigi cocktail à la main. Accolade fraternelle. Vous échangez quelques politesses d’usage avec votre hôte. Du Barbancourt vous guette, faisant bon ménage avec un selebride et un Johnnie Black Label.

Vous voilà verre en main, l’oeil vif, le coeur à la fête. Blag marye. Au bout d’une demi-heure, votre voisin commence à déparler. Est-ce l’alcool qui lui monte à la tête ? Il commence par vous reprocher que vous vous faites rare comme le beau temps. Il trouve que vous devenez un peu distant, ose même dire que lors de votre dernière conversation téléphonique il s’en est fallu de peu qu’il ne vous raccrochât au nez. Il trouve que vous manquez de spontanéité. Rasade après rasade, il vous remplit le bol d’invectives les unes moins discrètes que les autres.

Avec des yeux rouges de Barbancourt il vous décoche un «compliment » : il se demande pourquoi, diantre, il vous a invité chez lui, d’autant que, à son avis, vous n’avez pas de conversation. Une gorgée de selebride manque de vous étrangler. Vous voudriez lui mettre la main au collet mais vous n’avez pas le courage de le faire, d’autant qu’il garde chez lui deux robustes bouledogues qui pourraient bien mettre vos mollets en lambeaux le cas échéant. Penaud, embarrassé, troublé, gêné, honteux, vous vous levez confus, empoté, désolé, navré, déconcerté, contrit, interdit, déconfit. La queue entre les jambes, vous cafouillez, malgré vous, quelques mots gauches pour prendre congé, et, titubant, vous filez.

Le scénario que je viens de décrire, correspond pour l’essentiel à ce qui est arrivé à des patrons de médias et des journalistes seniors, le 3 mai écoulé, lorsque l’ex-chanteur grivois Martelly, les a invités au palais national, à l’occasion de la Journée mondiale de la Liberté de la presse. Le premier contact a été plutôt cordial : «Je vous souhaite tous la bienvenue, c’est un plaisir de vous avoir autour d’une table... On se sent dans cette minute une seule équipe. Un rêve que je fais tous les jours de nous voir ensemble à travailler pour le bien-être d’Haïti». Ah ! Qui l’eût cru ? Que Monsieur Martelly rêvât ainsi de travailler avec les journalistes dans la tuipance, la trompance, l’outrecuidance, la suffisance, l’impudence, la cachotance et la koulanguiettance.

«Je souhaite que ce jour de célébration, a poursuivi Martelly, soit aussi le jour où nous aurons tous pris l’engagement de nous mettre ensemble, pas pour faire plaisir au président Martelly... mais pour finalement voir comment le gouvernement pouvait d’une part vous accompagner, renforcer ce pouvoir qu’est la presse, vous aider à faire mieux et d’autre part voir comment vous-mêmes vous pourriez à votre tour aider le gouvernement à faire mieux, parce qu’on a besoin des critiques justement pour faire mieux». Prenez note Jean Monard Métellus. Sur le métier de la critique remettez votre ouvrage. Ajoutez quelquefois (la vérité) et souvent effacez les zen qu’on vous file par SMS.

«On a besoin de vous, on a besoin de critiques objectives, on a besoin d’avancer. Je souhaite seulement que ça se fasse dans le sens d’une équipe parce que parfois l’entraîneur li kouri dèyè joueur yo...men li pa kouri dèyè joueur a pou fè l wont, li kouri dèyè joueur a pou l jwenn meilleurs résultats...» Ah, messieurs, mesdames les journalistes vous n’êtes pas encore du calibre des fotballeurs de la Real Madrid. Le lait footballant n’est pas encore sorti de votre nez d’athlète. Vous êtes encore des joueurs wòwòt. Remettez-vous en à l’entraîneur.

«Je connais bien l’importance et la nécessité de la liberté de la parole, partant de la liberté de la presse. Sans cette liberté de la presse, moi, je ne serais pas là aujourd’hui président» a poursuivi l’entraîneur. Est-ce grâce à cette liberté de la presse que l’ambassadeur meriken et Edmond Mulet ont pu magouiller jusqu’à sortir des urnes de Gaillot Dorsinville le number one Martelly ? Sans sourciller, l’animal continue :«Aussi l’expérience et la réflexion renforcent une tendance naturelle chez moi [sic]qui est de promouvoir la circulation ouverte des idées...Je vous garantis que j’ai un profond respect pour la presse haïtienne et pour la presse en général...Malgré toutes les critiques dont je suis l’objet, du 14 mai dernier à aujourd’hui il n’y a eu aucune atteinte aux droits des journalistes ». Bien sûr le respect de leurs mères pa ladan l.

Le ton va monter d’un cran :«Les médias ont à veiller à ce que les informations fournies souscrivent à des critères de responsabilité citoyenne. Autrement, la liberté dans le domaine de la communication se change en licence, elle est antidémocratique et elle conduit à l’anarchie. On ne peut ni doit se cacher que dans la pratique journalistique nationale se relèvent des exagérations qui affectent la crédibilité des médias haïtiens...Il ne faut pas que la prise de parole libre, cette belle conquête obtenue à partir de luttes et de sacrifices sans nombre soit dévoyée». Attention, Marcus ! Attention Marvel, l’exil est dur, à vos âges surtout. Pour conclure ses souhaits de bonne fête si l’on peut ainsi appeler les élucubrations de Martelly, le musicien devenu président se permet de faire certaines recommandations à ses invités : «Je vous encourage à vous unir...à monter un projet pour avoir une école professionnelle d’un journalisme plus performant». Zoklo pour Gary Pierre-Paul Charles. Il ne lui suffit pas de courir après des scoops. Il aurait dû s’arranger pour savoir à quel hôpital était Martelly, et ainsi couper court à tous les zen, les gorges chaudes aussi bien que les langues froides. Gary n’a pas été performant, ça vous apprendra à jouer au super scooper. Avec un zest de suffisance et une pincée d’insignifiance, l’animal poursuit : «Un des rêves que je chéris depuis ma campagne [c’est] d’aider la presse à s’améliorer». M te di w sa, Gary, se pa 107.7 la ki radyo a. Il vous faut encore vous améliorer. Un peu plus d’effort scoopant et moins de théâtrales extravagances derrière le micro.

L’ex-chanteur-président rompu aux bonnes manières et aux pratiques éthiques entre lui et les parlementaires recommande «de travailler à mettre sur pied un comité d’éthique qui se chargera d’élaborer un code d’éthique [d’autant que] ce n’est qu’en faisant preuve de la mesure et de responsabilité que la presse haïtienne se maintiendra à la hauteur de sa mission...». Peut-être qu’il faudra aux journalistes un professeur d’éthique et d’étiquette, de décence et de convenance, de discrétion et de correction, de délicatesse et de politesse, de tenue et de retenue, et surtout de tact, un professeur tèktègèdèk à la hauteur de la tâche. Et je vous le dis en vérité: pour un tel maître dispensateur de leçons de bienséance, je vote sans réserve pour Sweet Micky.

Les «voeux» terminés, il y a eu quelques échanges allant de l’aigredoux au très amer entre Martelly et ses invités.

Martelly paternaliste qui fait des recommandations à la presse est en même temps, tenez-vous bien, «un enfant de la presse». Se papa, se pitit. Aux journalistes aux tendances et propos désunissants il lance une sorte de pinga amer :«Avec le poste que j’occupe aujourd’hui je comprends bien ce qui se passe, je ne vous en veux pas...au lieu de se désunir pour essayer de détruire Haïti, parce que détruire la présidence c’est détruire Haiti...». Accent déliramment papadoco- duvaliériste : «Vouloir me détruire c’est vouloir détruire Haïti». Bientôt, on entendra Martelly dire qu’il est «le drapeau un et indivisible». Et il faudra alors le critiquer, d’autant qu’il a eu à dire: «Je n’ai pas peur des critiques, do m laj, m ka pran».

L’homme ne manque pas de toupet ni de culot :«c’est moi qui ai mis sur pied ce concept, à chaque fois que je partais et que je rentrais j’invitais la presse à l’aéroport. Maintenant je ne le fais plus parce que ça n’avançait pas, ça reculait», sous le poids bien sûr de tuipages aussi sonores qu’effrontés. Dopé par je ne sais quelle drogue, Micky avance en plein délire :«La population garde confiance. Je suis partout dans tous les trous, dans les fins fonds à planter à m’assurer que ça marche pour le programme de l’éducation. Très bientôt il y aura une carte de santé pou moun ki pa gen lajan yo pou yo gen aksè à la santé. Modèl sèvis n ap bay la kenbe popilasyon an an konfyans». Pour ajouter, suffisant, sot et prétentieux: «Ça me suffit».

On voit bien que Lamothe a plein d’idées. Après le tour de passepasse des prélèvements sur le tarif des cartes téléphoniques et des transferts d’argent et dont on ne sait où vont vraiment les dollars, c’est maintenant un nouveau truc de prestidigitation : une carte de santé dont vont bénéficier, tenez-vous bien, les démunis, neuf millions d’Haïti. Vive Haïti socialiste ! Deuxième territoire libre des Amériques après Cuba !

Et enfonçant le clou, le président mal élevé de déclarer : «Je suis prêt à travailler avec tout le monde. Je vous ouvre mon coeur...cette possibilité de vous accompagner. Je vous offre tout ça mais vous n’êtes jamais venus. Je vous ai invités une fois vous n’êtes jamais venu». Mal appris de journalistes, nigauds de journalistes, madigra mal masqués de journalistes, je n’ai pas peur de vos critiques, se mounn nou ye, aurait pu ajouter Martelly, ivre de son impolitesse et de sa goujaterie.

«Faites attention, hein, quand vous me critiquez, je vous laisse faire...maintenant, c’est malheureux parce que mwen te konn byen kontan tande ti radyo mwen , maintenant c’est fini je n’écoute pas [la radio], ça ne m’intéresse pas, parce que j’ai les bonnes nouvelles aussi» radote Micky. Puis il retombe dans ses délires :«je suis dans les rues, m avèk pèp la 24 sou 24 donk m pa oblije tande oun radio kap di m sa kap pase...m antre nan mitan Chandmas, men kay yo la ap bati se mwen k fè l...lè pon kraze, lò dlo desann m ale, pèp la ap plante m ale, donk m pran nouvèl yo, donk m pa oblije tande radyo.. Men si gen oun radyo k ap di ke m pa malad pandan m malad, kounye a nou ta renmen m fè kè, m fè stroke...»

A part la carte de santé, il y aura aussi une carte de sécurité sociale. Ala yon bon prezidan ! Assurément, ceux qui travaillent pourront contribuer à leur sécurité. Quid de ceux-là qui ne travaillent pas, la majorité ? Qui va contrôler cette caisse ? Qui va battre la grosse caisse des collectes de fonds ? Madame Sophia ? Le génial Laurent Lamothe ? Thierry Mayard Paul, l’homme au visage toujours très dur ? Roro Nelson le violent, Roro la brute ? Cette caisse de la sécurité sociale va-telle être à l’image de l’ONA et de son cortège de scandales, de députés et de sénateurs qui venaient y «emprunter» sous l’oeil complaisant et complice d’un certain Sandro Joseph? Je vous parie qu’il va y avoir du rififi dans la mangeoire à Martelly.

Avant de lancer sa dernière flèche, Martelly fait mine de confession et de mea culpa, mais ce n’est qu’une parade : «Si je n’avais pas la clairvoyance, la justesse pour vous attirer vers moi par le passé, c’est une erreur». Des nigauds s’y sont laissés prendre.

Et après avoir réussi son dernier tour de mystification, Martelly a assommé le dernier coup qui a tué les coucous du sérail GNBiste : «M vle travay avèk nou, j’avais commencé à le faire men lò m wè li pa bay anyen, m di men kòb leta a ap gaspiye. Je suis parti avec des journalistes du Nouvelliste, de Métropole, Scoop, Signal, je l’ai fait mais si ça ne rapporte pas, vous voyez...». Ainsi a pris fin cette rencontre-invitation à l’occasion d’une célébration qui au fond s’est révélée être une gifle percutante pour les médias, une souflèt marasa surtout pour les représentants attitrés du GNBisme rose Martelly, Signal FM et Métropole. Lucien Jura et Dr. Harisson Ernest, n’avez-vous pas eu honte ?

On aurait pu s’attendre à des réactions d’indignation de la part de ces patrons de presse invités au palais national pour s’entendre donner des ordres ou des leçons : «les informations fournies souscrivent à des critères de responsabilité citoyenne. Autrement, la liberté dans le domaine de la communication se change en licence.... elle conduit à l’anarchie». Hélas non ! Ils ont même applaudi à tant d’indécence. Les types ont pris leur balle au front, tacitement d’accord qu’une presse portée à l’anarchie veut «détruire la présidence», pire, qu’elle veut «détruire Haïti». C’est grave comme propos malveillant.

Face à ce manque d’égard de Martelly, il s’est même trouvé des patrons de médias satisfaits. L’insultante effronterie Sweet-Mickiste ne les a même pas touchés. Triste ! Selon le président de l’Association nationale des médias haïtiens, Max E. Chauvet : « On a senti du côté du président la volonté d’avoir un nouveau départ dans ses relations avec la presse. Il a reconnu aussi qu’il y a eu des erreurs des deux côtés ». Marcus Garcia, journaliste senior, directeur de Mélodie FM et numéro un de l'Association des médias indépendants d'Haïti a tout gobé les balivernes de Martelly : « Je crois que le président montre une plus grande maturité dans son approche de la presse ».

Cette rencontre a-t-elle été une insulte ? « Pas du tout. Je ne me suis pas senti insulté. Autrement, j’aurais laissé la rencontre », a lamentablement réagi Max E. Chauvet. Même attitude pitoyable pour Marcus Garcia : « Insulté ? Non ! Pourquoi ? A quel moment ? », répond Marcus Garcia. On n’en revient pas.

Pour parler comme un loustic au français d’une haute grammaticalité, je conclurai en disant que pour l’avenir du journalisme en Haïti, tant du point de vue de Martelly que de celui des grosses légumes des médias, «je suis peur et même craint». Et après l’affront que vient de leur faire «l’entraîneur», si tous les journalistes ne se mobilisent pas de façon permanente contre l’effronterie faite président, c’est qu’ils sont de vrais trouillards.