Quand Madame Michaëlle Jean se fait pathétique
Madame Michaëlle Jean se fait pathétique
« Elle n’avait pas de tête, elle n’avait L’esprit beaucoup plus grand qu’un dé à coudre» Georges Brassens
Par Fanfan la Tulipe,Haiti Liberté,le 29 Mai 2012
Les comportements, réactions, jugements de la classe possédante, de la classe des nantis, sont à ce point navrants qu’on est à se demander si jamais elle pourra se ressaisir et prendre conscience de l’état déplorable dans lequel elle continue de vivre. Car pour préserver ses privilèges, ou bien elle verse dans la violence préventive ou répressive grâce aux forces policières à sa dévotion, ou bien elle préfère donner dans l’auto-fl agellation, se gargariser de généralités hâtives, pleurnichardes, geignardes, s’empressant de prendre à témoin les faiblesses structurelles de la nation, les inlassables turbulences et rivalités politiciennes, le tout donnant l’impression d’une sorte de fatalité à laquelle est condamné le pays.
Madame Michaëlle Jean, ex-gouverneure du Canada, envoyée spéciale de l’UNESCO en Haïti, malgré tous ses mérites, n’échappe pas à ce profi l de classe que je viens de décrire. C’est en tout cas l’impression qui se dégage après lecture de sa récente intervention, en date du 15 mai écoulé, et dans laquelle elle opinait sur la crise politique haïtienne en cours qu’elle a analysée à travers ses lunettes de grande dame aujourd’hui plus proche de ladite communauté internationale que des masses haïtiennes, à travers le prisme déformant de poncifs rassis et débiles que maints intellectuels, nombre de journalistes de la pensée dominante et quantité de politiciens retors et rabougris prennent plaisir à nous infl iger.
De la bouche de madame, nous apprenons que « Le monde entier assiste, sans plus d’illusion, au spectacle désolant des impasses politiques haïtiennes qui se succèdent à coup de rivalités partisanes et stériles». Michaëlle feint de ne pas savoir que ces impasses et rivalités sont, depuis bien des lustres, soigneusement entretenues et manipulées par l’étranger, cette communauté internationale forte de sa puissance économique, politique et surtout militaire. Elle a fait tant et si bien, ces derniers temps, qu’après avoir encouragé en sous-main les lubies et fantasmes de trente-quatre candidats à la présidence, elle s’est arrangée pour déboulonner le poulain du président Préval et laisser le champ libre à deux rivaux dont les empoignades électorales n’étaient que pure parade. En effet, les dés étaient pipés, au point que Hillary Clinton quoiqu’aux prises avec les turbulences politiques au Moyen- Orient avait fait le voyage à Port-au- Prince pour imposer son poulain, en l’occurrence le musicien dévergondé Sweet Micky.
«Haïti a besoin du concours de toutes ses fi lles et de tous ses fi ls, de les voir répondre à l'appel des aïeux, si souvent sublimé...», nous dit Michaëlle Jean. En invoquant cet «appel des aïeux...l’Union fait la force» c’est en fait pour noyer le poisson. C’est une formule creuse à laquelle ont recours les tenants du statu quo pour faire diversion et s’affranchir de leurs responsabilités. Car, c’est sans doute normal de dire qu’Haïti a besoin du «concours de toutes ses fi lles et de tous ses fi ls». Mais pourquoi Michaëlle Jean ne s’est-elle jamais insurgée, à notre connaissance, contre l’élimination du grand courant politique Lavalas, lors des élections de 2011-2012? C’est là justement le «dire humaniste et le faire cabotin et égoïste» des élites qui ont kidnappé l’appel des aïeux à leur profit. On est même conduit à se demander si par hasard il y aurait des filles et fils légitimes des aïeux et d’autres qui seraient illégitimes?
Il arrive à Michaëlle Jean «d'avoir honte de cette pitoyable trahison de nos exploits et de nos conquêtes d'antan. Trahison de nos aspirations les plus nobles à la liberté, l'égalité et la fraternité ». Encore cette langue de bois, ces lieux communs fades des élites pour évacuer la réalité, évacuer un vécu historique. Car qui a trahi «nos aspirations les plus nobles» si ce n’est cette minuscule minorité de possédants toutes couleurs épidermiques confondues qui ont comploté contre l’empereur et l’ont assassiné pour s’accaparer des terres qui allaient faire d’eux des féodaux sans pitié, des terres qu’allaient devoir cultiver les anciens esclaves devenus libres pour satisfaire les besoins d’exportation au profit de la bourgeoisie d’importation et d’exportation.
Madame Michaëlle Jean fait preuve d’une vision partisane de la réalité haïtienne en épinglant «des élus déterminés non pas à se retrousser les manches, mais à sacrifi er l’intérêt de l’ensemble sur l’hôtel de l’obstruction systématique, sans retenue, sans foi ni loi». Il est vrai que les parlementaires ne se sont pas montrés à la hauteur de leur tâche de régulateurs de l’Exécutif, et même qu’ils s’en sont faits les valets. Mais qu’en est-il de la présidence et de ses outrancières aberrations ? Madame ne fait pas la moindre allusion aux mensonges, aux extravagances dépensières, aux accusations de corruption, à l'irresponsabilité des actuels tenants du pouvoir exécutif haïtien qui invariablement et délibérément ne respectent pas les règles du jeu. Madame manque d’équilibre dans ses jugements et déclarations.
C’est à travers un prisme déformant, subjectif, que Madame Jean voit la réalité politique haïtienne. Autrement, comment expliquer sa présence suspecte, étrange, complice, au palais national lors de cet infâme, navrant et mémorable spectacle médiatique orchestré par Martelly et l’ambassadeur américain, show de piteux comédiens qui ont cru jouer aux magiciens dans le vain espoir de contourner les institutions haïtiennes et plus spécifi quement la commission sénatoriale d’enquête haïtienne sur la nationalité de Martelly et d’autres membres de l’exécutif.
Madame a «mal à [s]on coeur d’Haïtienne d’être interpellée par ceux, sourire en coin, qui tirent la ligne et ne voient plus en Haïti qu’un pays foutu, déliquescent, sans boussole, sans État, sans avenir, un tronc pourri, un monde de corruption», comme si les Haïtiens étaient seuls responsables de leurs déboires, dérives et malheurs. Michaëlle Jean a-t-elle oublié qu’en
1825, la doulce France envoya en Haïti une fl otte de navires de guerre, exigeant la rançon de 90.000.000 francs l'équivalent actuel de 21 milliards de dollars, afi n de reconnaître la souveraineté haïtienne. Une indemnité qui a causé un tort colossal au développement économique du pays. Madame le sait bien.
Et il y a eu toute une kyrielle de demandes de rançon qui ont contribué à obérer le trésor public. Rafraîchissons la mémoire de madame qui semble avoir oublié que de temps en temps une fl ottille de guerre apparaissait dans la baie de Port-au-Prince, menaçant d'anéantir la ville si le gouvernement haïtien n’honorait pas telle dette, telle réclamation ou telle promesse. En Mars 1849, c’était l’amiral français Duquesne; en Juillet 1861, l'amiral espagnol Rubalcava exigeait une indemnité de 20.000 dollars en monnaie haïtienne; en 1872, c’était le capitaine allemand Batsch, en Avril 1891, l'amiral américain Gherardi et en Décembre 1902, le capitaine allemand Thiele.
C’est vrai que de la chute de Boyer en 1844 à l'occupation américaine en 1915, grandons féodaux, en majorité noirs, et bourgeois du bord de mer en majorité mulâtres mêlés à des Levantins étaient à couteaux tirés pour conquérir tout le pouvoir. Mais c’étaient bien les puissances européennes et les États-Unis qui lors d’une succession de bouleversements politiques qu’ils avaient eux-mêmes fomentés et encouragés attisaient rivalités et guerres civiles, trop heureux de fournir des armes et des munitions aux uns et aux autres en échange de quelques promesses d'avantages commerciaux ou territoriaux.
Environ un an avant le débarquement des Blancs en 1915, un navire de guerre américain, le Mathias, mettait à terre un régiment de marines à Port-au- Prince. Ils se dirigèrent vers la banque nationale dont ils défoncèrent les portes pour s’emparer de notre réserve d’or estimée à un demi-million de dollars. Elle n'a jamais été retournée. Pourtant, Haïti a été contraint d'accepter un prêt de quarante millions de dollars pour payer ses dettes. Voyez, madame, il faut toujours chercher la main de l’étranger dans nos malheurs.
Plus près de nous, Noam Chomsky rapporte que «sous Reagan, l’USAID et la Banque Mondiale mirent en place des programmes très explicites, créés spécialement pour détruire l’agriculture haïtienne. Ils ne s’en sont pas cachés. Ils argumentèrent qu’Haïti ne devait pas avoir de système agricole mais des usines d’assemblages, avec des femmes qui cousent des balles de baseball dans des conditions misérables»
(Noam-Chomsky.fr. Noam Chomsky interviewé par Keane Bhatt /Counterpunch.
1er avril 2012). N’empêche, madame trouve que «nous n’avons pour force que celle d’enfoncer davantage notre terre et toute une population dans la précarité, l’abjecte pauvreté, la misère, le désarroi». Madame n’a-telle pas honte aussi de l’USAID et de la Banque mondiale ?
Rafraîchissons la mémoire de madame pour qu’elle ait moins honte «d’être interpellée par ceux, sourire en coin, qui tirent la ligne et ne voient plus en Haïti qu’un pays foutu». C’était au début des années 80, la mulâtrisation jeanclaudo-benettiste du pouvoir duvaliériste battait son plein. Une épidémie de peste porcine s’était abattue sur les cochons noirs haïtiens. Les cochons blancs de l'administration américaine se précipitèrent à la rescousse, proposant de fi nancer le massacre de tous les porcs en Haïti, bien que certaines zones ne fussent pas affectées. Ils payèrent de cinq à vingt dollars par animal en fonction de leur taille. On raconte que les porcins jeanclaudobenettistes rafl èrent jusqu’à 25% des sommes perçues. Ce fut la ruine de l’économie rurale. Depuis, et comme vous l’avez bien dit la paysannerie «est à bout de souffl e, à bout de tout».
Pour rafraîchir davantage la mémoire défaillante de l’ex-«presque reine» du Canada, rappelons-lui qu’«en janvier 2003, au terme d’un sommet réunissant des diplomates américains, français et canadiens au Lac Meech
(Québec), le diplomate canadien Denis Paradis déclarait ‘‘La communauté internationale ne peut attendre la fi n du mandat de cinq ans du Président Aristide en 2005. Aristide doit partir et la communauté internationale doit se préparer à une nouvelle ronde d’aide humanitaire et d’occupation militaire’’». Mais de quel droit Paradis se mêle-t-il de l’enfer «d’un pays foutu, déliquescent, sans boussole »? Sommes-nous une menace pour la sécurité du Canada?
A l’époque des magouilles de Paradis pour que parte Aristide, madame n’avait pas encore mesuré que «médiocres nous sommes, si nous refusons le dialogue et le compromis historique salutaire au nom du bien commun, du pays à refonder, d'une Haïti nouvelle à créer». Elle avait préféré renifler les aisselles santidou des Apaid Junior, Boulos, Brandt, Bigio, Rocourt et autres membres de la crème de l’élite haïtienne. Cette most repugnant elite affolée à l’idée que des gwo zòtèy viendraient s’asseoir à la même table qu’eux et qui dépensa la cafetière de grann pour organiser deux coups d’Etat, l’un aussi sanglant que l’autre.
Pour une fois je donne raison à Michaëlle Jean lorsqu’elle dit : «...car médiocres nous sommes face à la jeunesse en mal de modèles à suivre et d’opportunités, pour le présent comme pour l’avenir». Oui madame, de modèle parlons-en. Michaëlle Jean a-t-elle en tête ce rescapé du monde de la drogue et de vol de camions qu’est Sweet Micky avouant au présentateur Carl Fombrun avec complaisance et sans vergogne comment il cherchait sur le macadam, stressé et angoissé, toute substance blanche lui rappelant la cocaïne ?
Est-ce ce Sweet Micky hier musicien dévergondé, fesses au vent à peine couvertes par une pantalette, aujourd’hui président lançant aux quatre vents tuipades, salivades, cambronnades et koulanguiettades? Est-ce le sulfureux Laurent Lamothe dépeint par maints journalistes, syndicalistes, hommes politiques et hommes de loi comme étant «l’escroc parfait ». Selon Steven Addamah :« Jusqu’au président du Sénégal, M. Abdoulaye Wade, luimême, a avoué s’être laissé corrompre pour une somme de 2 milliards de francs CFA» par le ténébreux Lamothe
(Le Griot, 11 novembre 2010). Avec de pareils modèles, madame Michaëlle, quel présent et quel avenir pour la jeunesse dont une partie, irresponsable, votait pour Martelly en 2010-2011 tout en scandant : ban m chawony mwen an.
Le «gouvernorat» de madame Jean lui a sans doute tourné la tête, lui a fait une grosse tête de représentante de la reine. Madame en fait une tête en qualifi ant «d’insensée» la préoccupation fondée et juste de certains sénateurs, députés et d’une grande majorité d’Haïtiens sur la controverse relative à la multiple nationalité du président et de quelques-uns de ses ministres.
Mais quel vin est monté à la tête de madame ? Avec de telles opinions tête en bas, madame semble être tombée sur la tête. A force de donner tête baissée dans le subjectif, elle s’est mis la tête à l’envers, ne sait plus où donner de la tête et se paye même notre tête en allant applaudir le truc des huit passeports de Micky Tèt kale dont l’un de trente-trois pages. Madame devrait se mettre un peu de plomb dans la tête. C’est vrai, madame a une belle tête mais parfois de cervelle point. Pardon madame, nous ne sommes pas des têtes chauves prêts à livrer notre cuir chevelu au premier coiffeur pillageur du coin. Pran men w madanm, pran tèt ou tou!
Oui, madame, encore une fois je vous donne raison :« Le monde nous regarde non plus désolé, mais décontenancé face à un tel bourbier politique totalement déshonorant». Bravo! Bien dit. Un ex-Premier ministre, sur les belles rives d’un monde interlope, signant à la va-vite avec l’aval d’un président, la veille de l’investiture de ce dernier, de fabuleux contrats avec des compagnies dominicaines elles-mêmes liées à un sulfureux et mafi eux sénateur dominicain. Un président accusé d’avoir reçu de ce même mafi oso de sénateur
2.5 millions de dollars, avec preuves à l’appui de la journaliste Nuria Piera. Un Premier ministre désigné achetant sa ratifi cation à coups de milliers de dollars ou de gourdes auprès de sénateurs et de députés croupions. Et selon le sénateur Anacacis : «Ce sont, madame, les interférences étrangères négatives, pernicieuses, perverses, néfastes dans les affaires d’Haïti, depuis le Pont Rouge, qui ont joué un rôle considérable dans notre histoire. Pour reprendre vos propres mots «Le mouvement violent des plaques tectoniques [de la communauté internationale, vindicative] n’est rien à côté.
Et pour finir, madame, même quand les riches occidentaux nous offrent de «l’aide», celle-ci ne bénéfi cie pas vraiment et pleinement à ceux qui en ont besoin, les laisséspour compte du désordre capitaliste destructeur des valeurs humaines. Voici ce qu’en pense Noam Chomsky: «Il y a l’aide qui arrive... Mais l’aide devrait parvenir aux organisations populaires haïtiennes. Pas aux entrepreneurs ni aux ONG, mais aux organisations populaires haïtiennes, et elles devraient décider ce qu’il convient d’en faire. Bien, vous savez que ce n’est pas le plan du G7. Ils ne veulent pas d’organisations populaires ; ils n’aiment pas les mouvements populaires ; ils n’aiment pas la démocratie en fait. Ce qu’ils veulent c’est que les riches et les puissants soient aux commandes».
N’ayez plus honte, madame, de ce pays que vous avez moralement déserté pour rejoindre le camp de la communauté internationale, le camp des riches et de leurs turpitudes. Ayez plutôt honte des vôtres, des Denis Paradis, des Sweet Micky et des Laurent Lamothe qui achètent des sénateurs et des députés. Et puis, madame, allez voir Mgr Kébreau, je suis sûr qu’il voudra bien vous donner l’absolution- sans confession.