Quand Sweet Micky devient un intellectuel «en folie» O ironie !
Quand Sweet Micky devient un intellectuel «en folie» O ironie !
Par Fanfan La Tulipe,Haiti Liberté,le 19 Juin 2012
Port-au-Prince vient de connaître ce 7 juin un jour de grand faste avec la célébration de la dix-huitième édition de Livres en folie au Parc Historique de la Canne à Sucre. Selon Claude Bernard Sérant du Nouvelliste, cette coudjaille intellectuelle, devenue aujourd’hui une tradition, un moment obligé de la vie culturelle haïtienne, «a allumé les flammes de ferveur du public et a créé un moment de pur carnaval le jour de la Fête-Dieu autour de l’objet-livre». Dans une ambiance d’effervescence «en folie», jeunes et vieux se bousculaient autour de dramaturges, poètes, romanciers, essayistes et leurs 1368 titres en attente de vente et de signature.
Il semble que 131 auteurs étaient venus présenter leurs ouvrages à un public apparemment aussi enthousiaste sinon plus enthousiaste qu’aux premiers jours de cette Foire aux livres. Ces auteurs étaient dans l’ensemble bien connus du grand public, tel un Josaphat Robert Large, un Frankétienne ou encore l’invité d’honneur Georges Castera. Même, il s’y mêlait quelques politiciens dokale, rat mòde soufle, dont un certain sénateur de la honte qui s’est illustré avec neuf autres de ses collègues lors d’un vote en faveur du Premier ministre et qui passera à l’histoire comme l’épisode des tout mounn jwenn. O ironie ! Le mal nommé Youri Latortue a eu le front de présenter son ouvrage au titre très étrange de «Le devoir de servir». Oh ! Quel choc ! Sous la plume de «Monsieur
30 pour cent».
Bien sûr, on ne saurait qu’applaudir Livres en folie, cette belle initiative déjà à sa dix-huitième édition, et saluer la vision et le dynamisme de ses promoteurs. C’est certain que la convergence de tant de talents haïtiens autour de l’idée, concrétisée du reste, de donner plus de relief et plus de présence à l’art littéraire haïtien sur la scène autant nationale qu’internationale mérite d’être saluée et d’être encouragée. On ne peut que lui souhaiter longue vie, d’autant que même une seule journée génératrice de tant d’effervescence autour d’auteurs et de livres haïtiens vient comme une pluie rafraîchissante sur la décourageante aridité du quotidien politique haïtien.
Mais cette grande fête autour de Livres en folie ne doit pas occulter certains aspects moins stimulants de cette joyeuse manifestation littéraire. D’abord, il faut dire que seuls les kapab pa soufri ont pleinement participé à la folie en cours ce jour-là, car les livres en signature n’étaient accessibles qu’à une minorité, celle dotée des moyens économiques de se procurer autant d’ouvrages que pouvaient le permettre leurs portefeuilles. Josaphat-Robert Large l’a bien signalé en faisant remarquer : «Il y a plus de jeunes que d’adultes, mais c’est dommage qu’ils n’aient pas de pouvoir d’achat».
Le même constat a été fait par Mario Dupuis, le ministre de la Culture qui a eu à déclarer :« notre souci, est que le livre devienne de plus en plus accessible à une part de plus en plus large de la population. C’est pour cela, qu’au delà du soutien ponctuel que nous apportons à cette manifestation, nous voulons dans les meilleurs délais, proposer des réponses concrètes aux problèmes liés aux droits d’auteurs en Haïti ». Paroles de politicien sans doute. En effet, on remarquera qu’il aura fait allusion aux problèmes liés aux droits d’auteurs, légitimes sans doute. Mais il aurait pu par contre s’engager, par exemple, à mettre un certain nombre d’ouvrages à la disposition de la Bibliothèque nationale, des lycées et autres établissements semblables, ce qui rendrait les livres plus accessibles à une part plus large de la population.
Mais ce qui a vraiment marqué cette session de Livres en folie et dont l’étrangeté n’a pas été soulignée par les médias, c’est l’irruption de Martelly dans un univers qui n’est assurément pas le sien, l’intrusion d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, pour reprendre une formule qui fut une fois chère à l’exsénateur Lambert avant sa récupération par le président dont il est devenu un ami ou conseiller «intime». L’ex-musicien aux moeurs dépravées et comportements excentriques et outrés est connu pour ne pas être particulièrement proche des livres. Longtemps un amateur d’exhibitions fessardes, un usager de la drogue, un bambochard lubrique habitué aux performances musicales nocturnes dévergondées, c’est sûr qu’il n’a jamais eu ni le temps ni le goût de s’adonner à la lecture.
Comment comprendre cette présence éléphantiasique de Martelly côtoyant la porcelaine littéraire des auteurs haïtiens ? En ce qui a trait aux Livres en folie, le contraste est frappant entre le mec et d’autres figures politiques. Ainsi, le Nouvelliste rapporte que «l'ex Premier ministre Jacques Edouard Alexis, [est] un fidèle d'entre les fidèles de Livres en Folie». Mario Dupuis signale sa participation à l’événement depuis plus de trois ans. Robenson Geffrard et Danio Darius du Nouvelliste signalent que «pour la deuxième année consécutive, le président de la République a pris part à Livres en folie». Nèg la fenk tonbe nan won. Et les propos de Martelly tant au Parc Historique de la Canne à Sucre qu’au Palais national où il a honoré un petit groupe d’écrivains, ne permettent pas de déceler que l’homme est un habitué de la Foire aux livres comme Alexis. Alors, qu’est-ce qui fait courir et accourir Martelly à Livres en folie ?
Il faut bien invoquer sa politique du fè wè, du bluff, du show carnavalesque, de l’étalage pour épater la galerie et mystifier les gogos. Derrière cette façade on sent la main pour ne pas dire le cerveau de Mme Sophia dont on dit --injustement ? -- que les recettes douanières, frontalières «atterrissent» quotidiennement dans son escarcelle. Le couple présidentiel, on le sait, gouverne avec des slogans tels aba grangou, kay pa m, ban m limyè, ban m lavi, ti mamman cheri, et ne lésine pas sur le spectacle, genre distribution de motocyclettes, carnaval tenu aux Cayes sous prétexte de décentralisation, grand show médiatique de présentation de huit passeports dont l’un de 33 pages.
Livres en folie est donc une occasion rêvée pour Martelly de se donner en spectacle, pour donner libre cours au bluff, pour donner à tel ou tel autre journaliste l’occasion d’écrire des platitudes genre: jeans bleu, chemise aux rayures jaunes, le président de la République, muni de son téléphone mobile de dernier cri accroché à la poche...; Sophia Martelly, élégante dans une robe rose raquette... ; le Premier ministre Laurent Lamothe en chemise bleue... Soudain, petites bousculades qui n’effraient personne, mais qui attirent l’attention. On veut le [Martelly] voir. On veut le prendre en photo... Le président est bien là. En costume bleue marine, chemise rose pâle... Dans un discours hors pair, le président de la République n’a pas tari d’éloges envers les écrivains haïtiens. De petites phrases frisant le style d’Aubelin Jolicoeur, flatteur, ti sousou, encenseur des Duvalier.
Le président Martelly, on le sait, n’a pas une culture de la lecture. On prétend qu’il n’a peut-être jamais lu un livre, même pas un ouvrage de Michel Zévaco. N’empêche, planté devant le stand de Joseph Lambert dont il feuillette «Les Mots en vrai», le président Martelly, intellectuel d’un moment, interroge, curieux: «Où se trouve le chapitre qui me concerne ?». Il veut savoir quels mots en vrai peut avoir écrit le tortueux Lambert le concernant? Un «rouleur» comme Lambert, roulibeur par surcroît, quels mots en vrai pourrait-il donc écrire ?
L’oeil vif, Martelly trouve «impressionnant de voir tous ces gens verser dans un domaine assez compliqué qu'est l'écriture», et fait semblant de se lamenter sur le sort de «l'un des secteurs les plus négligés où les acteurs sont abandonnés à eux-mêmes». L’occasion inespérée de mettre sur pied une Commission présidentielle de la promotion du livre, une commission bidon pour ne pas dire bidonne, une sinécure pour les copains du président et les copines de madame. Peut-être qu’il surgira du ciboulot de Sophia un autre slogan à prétention mobilisatrice genre liv pa m. Peut-être même qu’il lui viendra l’idée merveilleuse de se mettre à l’écriture. Pour ma part je suggérerais un titre comme Ma vie en folie avec Micky. Le livre se vendrait non seulement à la dixneuvième session de Livres en folie mais serait distribué (pour être vendu s’il vous plaît) dans tous les ministères, dans tous les bureaux publics et partout où c’est possible d’extorquer de l’argent aux kontibyab.
Mais Martelly ne s’est pas contenté de venir «honorer de sa présence» Livres en folie, il a fait plus et mieux. La veille, il avait invité au palais national une brochette d’écrivains et de promoteurs de foires en folie qu’il honora et qui semblèrent s’être sentis flattés d’avoir mérité de l’attention tèt kale du chef de l’Etat. Quelle ironie ! Quelle dérision ! La très respectable Mme Odette Fombrun, le patriarche blanc-barbu Frankétienne et l’ex-progressiste Georges Castera honorés par un homme anciennement dépravé qui a instrumentalisé, au palais national, à son avantage politique, une cérémonie honorant des intellectuels haïtiens dont Martelly n’est même pas digne de délier les courroies de leurs chaussures.
Comme on se sent embarrassé de voir un Georges Castera fils qui a donné à la poésie haïtienne d’expression créole ses lettres de noblesse, poser apparemment fièrement, quoique gauchement, à gauche d’un béotien doublé d’un musicien aux manières vulgaires, dévergondées, mec imprévisible pour ses éclats de langage vils et vulgaires. Georges Castera au passé progressiste, même radical de gauche, révolutionnaire de sous-sol, créolophone de jour avec les «camarades», francophone la nuit, avec les membres de sa famille.
Je n’avais jamais imaginé une seconde que le talent poétique pût se transmettre par simple «frottement» avec un poète certainement de classe, Castera en l’occurence. Pourtant c’est arrivé. Entre risettes, souriettes et oeillettes avec Georges, Michel vite s’intellectualisa, que dis-je, se poétisa, même se philosopha. En effet au palais national, la veille on l’a entendu dire, parlant des écrivains :« ils élucident des mystères...», on ne sait s’il s’agit des mystères de la Trinité, de l’Incarnation ou de ses koulanguiettades . Emporté par le courant philosophant qui faisait la navette entre Castera et lui, il osa :« Du rêve naissent assez souvent de grandes réalisations». Assertion qui épata les journalistes Robenson Geffrard et Danio Darius qui perçurent à travers un énoncé aussi sentencieux l’esprit d’un «philosophe» soudain conscient du rôle des écrivains dans la vie sociale en Haïti. Nèg gen pou tande.
A la lumière de ce que je viens d’écrire, j’imagine facilement Martelly emporté par une soudaine vague de poésie en folie prenant Castera de côté pour lui confier que la moutarde poétique lui était montée au nez, qu’il sentait la musique le reprendre par les petites tripes et la poésie le prendre par les grosses tripes. Le voisinage d’un piano aidant, il aurait bien pu entonner : longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues...
Castera se serait rendu compte de l’énormité de la chose et prendrait peur. Je l’imagine rassurant le président-poètephilosophe, l’assurant que les auteurs qu’il venait d’honorer étaient déjà édifiés de ses talents et qu’à eux deux ce ne serait pas une mauvaise idée d’écrire un long poème mêlant nostalgie révolutionnaire et lubricité musicale. J’imagine le president amorçant une tuiperie, mais se retenant, imaginant le succès qu’aurait un tel déballage poético-lubrico-révolutionnaire à la dix-neuvième édition de Livres en folie.
Apparemment, au Palais national, l’émotion fut à son comble lorsque le kanzo Frankétienne fut élevé au grade de «Grand Officier» par le chef de l’Etat. Castera fut élevé au grade de «Commandeur ». Une plaque « Honneur et Mérite» fut offerte au journal Le Nouvelliste et à la Unibank «pour une telle initiative», selon Valéry Daudier de Le Nouvelliste. On ne sait si ladite initiative se réfère à l’organisation de Livres en folie 2012 ou à l’invitation du président. Le doute m’a effleuré l’esprit d’autant que le patriarche Frankétienne s’est laissé aller à ce commentaire assez sibyllin :«Le président ne nous a pas achetés» (sic). Avait-il mauvaise conscience ?
Tout compte fait, l’espace d’une Foire aux livres, le président est devenu -- ô ironie ! .. un intellectuel en folie, et surtout, tout mounn jwenn.