WikiLeaks:Campagne des E.U. pour maintenir Aristide en exil !

WikiLeaks:Campagne des E.U. pour maintenir Aristide en exil ! (Deuxième partie)

Par Ansel Herz & Kim Ives

Haiti Liberté:Édition du 28 Juillet au 2 Aoùt

http://www.haiti-liberte.com/archives/electronic_edition.asp

Une prime à l’exil Les États-Unis ont aussi demandé à l’ex-ambassadeur haïtien en République dominicaine s’il ne voulait pas obtenir l’asile politique après avoir démissionné de son poste le 18 décembre 2003.

Dans un câble du 23 décembre
2003, l’ambassadeur des États-Unis Hans Hertell parlait de sa rencontre avec l’ambassadeur Guy Alexandre qui avait démissionné «à cause de ce qu’il décrivait comme ‘des principes incompatibles’ avec le gouvernement d’Aristide» suite à la confrontation du 5 décembre 2003 à l’Université d’Haiti où, «selon Alexandre, des officiers de police avaient cassé les deux genoux de l’un de ses amis, un vice-recteur de l’Université.» (En réalité, c’était le recteur de l’Université, Pierre Marie Paquiot, dont les jambes avaient été blessées - non pas brisées - en de troubles circonstances, durant une mêlée entre des organisations populaires anticoup d’État et des étudiants universitaires pro-coup d’État, alors que le vice-recteur, Wilson Laleau, avaient des blessures à la tête.)

Sollicité par Hertell, Alexandre disait ne pas vouloir «s’envoler vers les États-Unis», ni «n’avoir de plan pour chercher asile aux États-Unis pour le moment,» mais bien plutôt «des plans pour résider en République dominicaine» et «s’impliquer dans les affaires académiques. »

«Demander l’asile, expliquait-il [Alexandre], ne ferait que ‘compliquer davantage les relations bilatérales haïtiano- dominicaines’ et ne serait pas dans le meilleur intérêt ni de lui-même ni d’Haiti, » rapportait Hertell.

Alexandre eût-il sollicité asile aux États-Unis, cela aurait aidé le projet de Washington de peindre Aristide comme un ogre politique. En lieu et place, Alexandre «a critiqué la préoccupation des groupes d’opposition à vouloir forcer le départ d’Aristide sans tenir compte des conséquences» et «mis l’accent sur le fait que le départ d’Aristide’s ne résoudra pas les problèmes socio-économiques d’Haiti, » écrivait Hertell.

Alexandre critiquait aussi l’opposition anti-Aristide «pour sa fixation à s’emparer du pouvoir plutôt que de s’atteler aux questions difficiles telles que la santé, l’éducation et les infrastructures», peut-on lire dans ce câble.

Le Vatican «sans regrets» pour le coup d’État

Cependant, les diplomates étatsuniens ont trouvé des oreilles beaucoup plus complaisantes du côté du Vatican.

En novembre 2003, un attaché politique de l’ambassade des États-Unis là-bas rencontrait le Giorgio Lingua, directeur de l’Office des Affaires caribéennes du Vatican, qui lui disait que «le Vatican avait noté des signes de mécontentement croissants dans les rangs du parti Lavalas» qu’il estimait pouvoir être attisé encore par «plus de pression internationale, spécialement des États-Unis, pour l’accroissement de l’expression démocratique dans le pays - sans défier la légitimité d’Aristide,» écrivait le chargé d’Affaires des États-Unis Brent Hardt dans un câble daté du 14 novembre 2003.

«Accroissement de l’expression démocratique» était une phrase-code pour des attaques croissantes contre le gouvernement constitutionnel d’Aristide, qui n’avait jamais imposé, ne serait-ce qu’une fois de limites à «l’expression démocratique» des organisations ou des médias appelant ouvertement à son renversement. Comme en font foi le câble précédent et d’autres suivants, «défier la légitimité d’Aristide» et un changement de régime en Haiti, tels étaient de fait les buts du Vatican. Lingua disait au fonctionnaire de l’ambassade qu’«effectuer un changement en Haiti devrait être plus facile qu’à Cuba,» écrivait Hardt. «À la différence de Castro, faisait observer Lingua, Aristide n’est pas motivé idéologiquement. ‘Il s’agit d’une personne- non pas d’un système,’ ajoutait-il.»

Mais en dépit des encouragements des États-Unis, le Vatican voulait dissimuler sa collusion. «Interrogé à savoir si l’incident du 16 octobre [lorsque des manifestants anti-coup d’État protestaient à une messe] pouvait amener le Saint-Siège à élever la voix de façon plus forte contre les abus d’Aristide, Lingua ne s’était pas engagé,» écrivait Hardt, «disant que le Vatican avait besoin de doser la pression sur Aristide face à une situation sécuritaire délicate sur le terrain. » Lingua de dire que «les évêques haïtiens devaient appuyer légèrement» à cause «de la nature imprévisible d’Aristide, » selon Hardt.

Mais la vraie raison pour laquelle la hiérarchie de l’Église se devait de «doser» et d’«appuyer légèrement,» le câble le rend clairement, c’est parce que l’Église catholique d’Haïti était «divisée» entre des prêtres appuyant Aristide et une hiérarchie qui ne l’appuyait point (À l’exception du nouvellement intronisé, l’archevêque Serge Miot qui causait du souci à Washington comme étant «trop proche du camp d’Aristide.») Comme résultat, «beaucoup de gens abandonnent l’Église désillusionnés à cause de sa gestion de la crise d’Aristide,» peut-on lire dans ce câble.

Des théologiens progressistes de la libération, tel le Père Gérard Jean-Juste, dénonçaient la croissante campagne de déstabilisation de Washington contre Aristide, et le rôle de soutien qu’y jouait le Vatican, et «d’après Lingua, l’exploitation par Aristide de quelques membres du clergé à des fins de propagande faisait son effet,» d’écrire Hardt. «Lingua a dit que les Haïtiens voient ‘une Église divisée,’ avec une partie du clergé appuyant le parti Lavalas et l’autre contre. Lingua déplorait cette absence de solidarité empreinte de désillusion au point où les gens étaient en train de laisser l’Église en nombres croissants.»

Le problème était, suivant les propres termes de Lingua, «la présence – en fait l’omniprésence – d’Aristide,» lit-on dans ce câble.

Le Vatican est sorti finalement des coulisses peu de temps après la consommation du coup d’État le 29 février 2004. Le 5 mars 2004, l’ambassadeur des États-Unis au Vatican James Nicholson a écrit un câble rapportant que le Saint- Siège n’avait «pas de regrets quant au départ d’Aristide, faisant noter que l’ancien prêtre avait été un actif défenseur du vodou.»

Nicholson en a été informé par des membres du personnel de l’ambassade qui avaient rencontré le vice-ministre des Affaires étrangères du Vatican, Pietro Parolin, bien que «depuis le 29 février, le Vatican n’avait pas émis de commentaire public officiel au sujet de la démission d’Aristide.»

Néanmoins, «même avant le départ d’Aristide, le pape Jean Paul II avait lancé un appel aux Haïtiens ‘pour prendre les décisions courageuses nécessaires pour leur pays,’ et avait pressé la communauté internationale et les organisations d’aide à faire ce qu’elles pouvaient afin d’éviter une crise plus grave,» écrivait Nicholson. «Cela paraissait comme une référence voilée au départ du pouvoir d’Aristide.»

À ce moment-là, Lingua disait aussi à l’ambassade que le Vatican «ne voyait d’autre sortie à la crise et pensait que l’ancien prêtre devait partir.»

Le Vatican comprenait qu’il avait un rôle important à jouer pour consolider le coup d’État, indiquant qu’il était «prêt à travailler avec une nouvelle administration haïtienne de transition pour assurer une restauration pacifique de l’ordre,» écrivait Nicholson. Rome disait à ses évêques «d’exercer une influence apaisante sur la population,» qui était outragé du fait du coup d’État. Mais le Pape comprenait aussi que ses missionnaires avaient besoin d’acier derrière leurs croix d’or, de sorte qu’il réclama «une force internationale [pour] restaurer rapidement l’ordre en Haiti.»

Gestion des retombées

Dans les jours avant même que le coup d’Etat soit consommé, les gouvernements qui l’ont soutenu - les Etats-Unis, la France et le Canada - ont commencé à introduire «une force internationale» de plusieurs milliers de soldats. Ils ont occupé militairement Haïti pour les trois mois à partir du 1er Mars jusqu’au 31 mai
2004, et le 1er Juin, les 9.000 troupes de la Mission des Nations Unies pour stabiliser Haïti (MINUSTAH), dirigés par le Brésil, a pris charge de la «restauration de l’ordre.»

Mais il y eut une réaction d’indignation contre le coup et l’occupation par plusieurs pays d’Amérique latine et des Caraïbes. La CARICOM publia une déclaration le 3 mars, qui exprimait sa «consternation et son alarme» au sujet du coup d’Etat, en notant les «affirmations publiques faites par le président Aristide qu’il n’avait pas quitté son poste volontairement » et exigeant «une enquête sous l’égide des Nations Unies pour clarifier les circonstances l’ayant conduit à renoncer à la présidence.» La CARICOM, qui avait proposé une force internationale pour protéger le gouvernement d’Aristide contre les «rebelles» et «rétablir l’ordre», a refusé de prendre part à la Force intérimaire multilatérale de l’après-coup et a appelé au « retour immédiat » d’Aristide.

La CARICOM a également «contesté la légalité de le manoeuvre soutenu par les Américains à installer M. [Boniface] Alexandre comme président», a rapporté The Economist du 4 mars. Le président de la CARICOM et le Premier ministre jamaïcain PJ Patterson ont dit que le coup d’Etat «crée un précédent dangereux pour les gouvernements démocratiquement élus partout, car il favorise l’élimination des personnes dûment élus à pouvoir par la puissance de forces rebelles.»

Un câble du 9 mars par le Chargé d’Affaires de Nassau Witajewski donne un aperçu des réparations de dommages que Washington a réalisées face au scandale. Witajewski a fait un rapport au sujet d’une réunion du 8 mars que lui et son agent politique avaient eue avec le Dr Eugene Newry, l’Ambassadeur des Bahamas à Haiti.

Contrairement au Premier ministre Christie et au ministre des Affaires étrangères Mitchell, l’ambassadeur Newry a été favorablement disposés envers le coup d’Etat. Peut-être en raison de ses nombreux «contacts avec l’opposition», Newry a été «agréablement surpris par la transition maintenant en train» en Haïti et a pensé qu’ « il était un bon signe que le peuple haïtien en générale avaient concentré leur méfiance et aversion sur l’ex-président, » bien qu’il ait eu « peur [...] que ce réseau de soutien d’Aristide se regroupé à temps pour la prochaine série d’élections alors que la coalition de l’opposition s’effondrerait une fois la « force négative», c’est-à-Aristide, disparue de la scène comme un acteur effectif », a écrit Witajewski. (Newry non plus «ne pensait pas que les tentatives d’Aristide à regagner le soutien par des rencontres de presse en République centrafricaine [où il avait été exilé à l’époque] auraient un impact sur les développements futurs en Haïti.»)

En conséquence, Newry « a minimisé les phrases incendiaires contenues dans la déclaration de la Caricom sur Haïti comme exprimant «de l’alarme et de la consternation « comme description prosaïque de la déception des membres » et «a prétendu que la CARICOM n’est pas «en colère» avec l’implication américaine dans le départ d’Aristide, mais qu’elle était plutôt -surprise- par la brusque prise de décision et le manque d’implication de la Caricom», a déclaré le câble.

Newry a aussi prédit «que la CARICOM sera satisfaite aussi longtemps que son plan d’action en 10 points reste le fondement de l’après-Aristide en Haïti.»
(Washington mit en place une «Commission tripartite» et un «Conseil des Sages», comme précédemment proposé par la CARICOM.) Newry «a conclu [que] la Caricom doit surmonter son dépit, car -comme un fleuve, les choses doivent avancer-, et elle a compris que Haïti ne peut pas avancer sans l’aide que seuls les États-Unis avec le soutien auxiliaire d’autres -grandes puissances- comme le Canada et la France pouvait offrir », a déclaré le câble.

Newry a dit à l’ambassade ce que celle-ci voulait entendre, mais Witajewski, dans ses commentaires, était également conscient que les Bahamas «étaient peut-être allées trop loin en essayant de donner un tour positif à la Déclaration sur Haïti de la Caricom le 3 Mars et reflètent davantage la position de real politik que Les Bahamas prennent en matière de migration haïtienne que la position plus idéologique prise par certains autres des membres de la Caricom, moins touchés».

La CARICOM devient réaliste

Le «réalisme» du gouvernement Christie, comme Witajewski l’a appelé dans ce câble, était apparent dans un autre à partir du 6 avril 2004, lorsque l’ambassadeur a fait un rapport sur le rétropédalage du ministre des Affaires étrangères Mitchell lors d’une réunion-déjeuner tenue le 29 mars.

Mitchell «a poursuivi son programme de minimiser les conséquences d’une division entre la Caricom et les Etats-Unis sur Haïti», a écrit Witajewski. «Soulignant de nombreux arguments de Mitchell était la prémisse que la CARICOM / Les Bahamas ainsi que les petits pays prennent (et ont le droit de prendre) des positions de principe tandis que les Etats-Unis s’engagent nécessairement dans la realpolitik».

Mitchell a déclaré que les pays du nord des Caraïbes comme les Bahamas sont «conscients de l’importance de leurs relations avec les Etats-Unis et sont donc plus prudents à équilibrer leurs intérêts avec la CARICOM et les Etats-Unis» tandis que les pays du sud des Caraïbes «sont guidés par des considérations politiques. »

Sentant qu’il avait son invité sur la défensive, Witajewski demanda à Mitchell «de clarifier l’appel de la Caricom relatif à une enquête sur les circonstances de la démission d’Aristide, [et] Mitchell a cherché à minimiser son importance», a déclaré le câble. Mitchell «a déclaré que personnellement il envisageait -l’enquête- comme équivalent à la résolution d’une -contestation de routine de lettres de créances - d’un gouvernement tel que cela arrive à l’Assemblée générale des Nations unies ou un autre comité. »

Toutefois, Mitchell a eu la témérité de dire «que les Etats-Unis avaient réagi de façon excessive à l’offre de la Jamaïque de laisser l’ex-président Aristide résider dans le pays et aux déclarations de la Caricom», écrit Witajewski. «Il semblait argumenter que la Caricom a le droit d’exprimer ses opinions et de ne pas en être nécessairement tenue responsable. Mitchell a également affirmé que, malgré les flèches verbales de la Caricom en direction des Etats-Unis à propos des récents événements en Haïti, il y aurait peu d’impact net sur l’ensemble des relations entre les Etats-Unis et la Caricom ... aussi longtemps que les États-Unis n’ont pas -réagiraient pas de façon excessive-».

Mitchell fait monter les enchères quand il «a insisté que les Etats-Unis ne devraient pas être concernés par, ou opposés à la présence d’Aristide dans les Caraïbes », une référence aux remarques des fonctionnaires de l’administration Bush qu’Aristide devrait quitter la Jamaïque et l’hémisphère. Mitchell «a fait valoir qu’une -politique de Bannissement- serait perçue pour avoir d’historiques connotations raciales dans les Caraïbes, qui rappelant ainsi aux habitants de la région l’esclavage et les abus passés.»

Imperturbable, Witajewski «s’est enquis de ce qui se passerait si Aristide s’avisait de se mêler des affaires internes haïtiennes et de donner à ses partisans l’impression qu’il est encore un acteur dans l’avenir d’Haïti», ce dont il avait parfaitement le droit. Mais Mitchell est immédiatement devenue défensif et «a été catégorique que la Jamaïque ne permettrait pas à Aristide de jouer un rôle aussi envahissant et -traiterait- avec Aristide si une telle situation devait se présenter», a déclaré le câble.

Reprise de l’offensive Peut-être atteint aussi du «réalisme» qui a gouverné la politique des Bahamas, d’autres pays ont offert leur soutien à la campagne américaine contre Aristide. Par exemple, dans un câble du 22 novembre
2004, la ministre intérimaire des Affaires étrangères du Guatemala Marta Altolaguirre a déclaré à l’ambassade au Guatemala qu’elle «acceptait sans réserve l’évaluation des Etats-Unis» sur Haïti et «a offert volontairement que son point de vue personnel est qu’Aristide avait été un «désastre- et ne pourrait jouer aucun rôle utile dans l’avenir d’Haïti.»

Le Nigeria, après des «consultations » avec Washington, avait également «offert à l’ex-président haïtien Aristide de trouver refuge au Nigeria pendant quelques semaines avant de passer à une autre destination», selon ce qu’explique un câble du 23 mars 2004 de l’ambassade américaine à Abuja. Le câble note que le Nigeria «a une histoire d’offre d’asile à des dirigeants en fuite» suite à l’effondrement de dictatures africaines (comme Charles Taylor, l’ancien homme fort du Liberia). Cela a été une tentative claire d’associer Aristide avec de tels dirigeants.

Après le départ d’Aristide de Jamaïque pour l’exil en Afrique du Sud le 30 mai 2004, le gouvernement américain a travaillé des heures supplémentaires pour le garder hors d’Haïti et même de l’hémisphère, faisant de lui un prisonnier virtuellement en exil, même si la Constitution haïtienne et le droit international stipulent que chaque citoyen haïtien a le droit de vivre dans son pays natal.

Lorsque le président dominicain Lionel Fernandez avait suggéré dans un communiqué lors d’une conférence hémisphérique neuf mois après le coup d’Etat qu’Aristide devait revenir et jouer un rôle dans la démocratie en Haïti, les Etats-Unis ont réagi avec colère, disant dans un câble que Fernandez avait «fait un vrai faux pas en préconisant l’inclusion de l’ancien président Jean Bertrand Aristide dans le processus.»

L’ambassadeur américain en République dominicaine a «réprimandé» Fernandez «en le prenant à part lors d’une activité sociale.»

«Aristide était à la tête d’un gang violent impliqué dans le trafic de stupéfiants et avait dilapidé toute la crédibilité qu’il avait pu avoir autrefois,» lui a dit l’ambassadeur américain Hertell, selon un câble du 16 novembre 2004.

«Personne ne m’a donné aucune information à ce sujet,» a répondu Fernandez
.
Aucune accusation n’a jamais été déposée contre Aristide pour trafic de drogue, bien que l’ancien avocat d’Aristide Ira Kurzban affirme que Washington a dépensé des dizaines de millions pour monter un tel dossier. Sous la rubrique «Aristide Movement Must Be Stopped» dans un câble de 2006, l’ambassadeur américain en Haïti, Janet Sanderson a décrit comment l’ancien diplomate guatémaltèque Edmond Mulet, chef de la MINUSTAH, «a exhorté les Etats-Unis à intenter un’action en justice contre Aristide pour empêcher l’ancien président d’avoir plus d’impact sur la population haïtienne et de retourner en Haïti.»

À la demande de Mulet, le Secrétaire général Kofi Annan a exhorté le président sud-africain «à s’assurer qu’Aristide reste en Afrique du Sud», où Aristide et sa famille vivaient sous un arrangement avec le gouvernement de ce pays.

En 2005, le parti politique d’Aristide la Famille Lavalas a planifié de grandes manifestations pour marquer son anniversaire. L’ambassadeur américain en France a rencontré le diplomate français Gilles Bienvenu à Paris pour discuter de la possibilité du retour d’Aristide.

«Bienvenu a déclaré que le GOF [gouvernement de la France] partageait notre analyse sur les implications d’un retour d’Aristide en Haïti, qualifiant de -catastrophiques- les répercussions probables. Manifestant initialement de la prudence au sujet d’une démarche de la France auprès du SARG [transmettre le message au gouvernement sud-africain], Bienvenu a noté qu’Aristide n’était pas un prisonnier en Afrique du Sud et qu’une telle action pourrait -créer des difficultés-. »

L’ambassadeur américain Craig Stapleton a rapidement surmonté la réticence de Bienvenu. Bienvenu a accepté de relayer au gouvernement sud-africain des «préoccupations communes» américains et français, sous le «prétexte» (c.à.d menace voilée) que «comme un pays désireux d’obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU, l’Afrique du Sud ne pouvait se permettre en aucune manière d’être impliqué dans la déstabilisation d’un autre pays.»

Le Français est allé encore plus loin, selon un câble du 1er juillet 2005: «Bienvenu a spéculé sur exactement comment Aristide pourrait revenir, voyant une occasion possible de le gêner dans la logistique d’atteindre Haïti», a écrit Stapleton. «Si Aristide voyage sur un vol commercial commercialement, a pensé Bienvenu, il aurait probablement besoin de certains pays de transit afin d’atteindre Haïti. Bienvenu a suggéré une démarche auprès des pays de la CARICOM [Communauté des Caraïbes] par les USA et l’UE pour les mettre en garde de façon à ne faciliter aucun voyage ou d’autres plans que pourrait avoir Aristide. Il a spécifiquement recommandé de parler à la République dominicaine, qui pourrait être directement impliquée dans une tentative de retour.»

Cinq jours plus tard à Ottawa, deux fonctionnaires de la diplomatie canadienne ont rencontré le personnel de l’ambassade des Etats-Unis. «Nous sommes sur la même longueur d’onde en ce qui concerne Aristide,» a affirmé une Canadienne, selon le câble du 6 juillet. «Même avant ces dernières rumeurs, a-t-elle dit, le Canada avait une position claire dans l’opposition au retour d’Aristide».

Canada a partagé le message avec «toutes les parties ... en particulier les pays de laCARICOM CARICOM CARICOM, » aussi bien avec l’Afrique du Sud.

Mais «les Sud-Africains auraient demandé si il est juste d’encourager Lavalas de participer aux élections sans leur leader le plus important étant sur le terrain », a déclaré le câble. «Ils ne sont pas convaincus de la bonne volonté de ceux qui exclurait qu’il soit là.»

L’exclusion d’Aristide d’Haïti de l’après-coup des élections était indispensable, parce que Washington était pleinement conscient de sa popularité continue. Citant une enquête d’août 2004, l’ambassadeur américain James Foley a admis dans un câble confidentiel du 22 mars 2005 que le sondage «montre que Aristide était encore la seule figure en Haïti avec une taux de favorabilité dessus de 50%» et donc «l’ombre d’Aristide continue à couvrir le mouvement.»

Alors le dilemme de l’ambassade a été la façon de garder Aristide en exil, mais encore mobiliser la base Lavalas parce que, comme Foley a noté, le degré «à laquelle la circonscription Lavalas participe à l’élection sera un facteur important dans la légitimité des élections, et nous sommes donc en train de suivre l’évolution au sein du mouvement de près.» Ils ont trouvé une solution à leur dilemme dans l’homme autrefois considéré comme le «jumeau» d’Aristide: René Préval.

Préval reste amer

Le gouvernement de facto qui a suivi le coup d’État contre Aristide et persécuté ses partisans s’était résolument opposé à son retour. Ensuite René Préval, ex- Premier ministre en 1991 sous Aristide, a émergé comme le favori pour la Présidence aux élections de 2006 en Haiti. Sanderson, l’ambassadeur des États- Unis était rassuré du fait que «Dans tous ses échanges privés, Préval a de façon constante rejeté toute autre association avec Aristide et Lavalas, et amèrement dénoncé Aristide au cours de conversations avec le chargé d’Affaires et d’autres fonctionnaires de l’Ambassade.»

Dans son profil de Préval en décembre 2005, elle opinait ainsi: «Nous ne voyons pas de signes crédibles que Préval soit prêt à se réconcilier avec Aristide ou des leaders Lavalas.»

En public, Préval soutenait qu’Aristide était libre d’exercer son droit constitutionnel de retour en Haiti.

Les partisans de Lavalas votèrent en masse pour lui, s’attendant à ce qu’il facilite le retour au pays d’Aristide.

L’année suivante, Préval commença à s’inquiéter à l’effet que Lavalas allait dominer les prochaines élections législatives, prendre le contrôle du gouvernement et ouvrir la voie pour le retour d’Aristide. Il fit une rencontré avec Marc Bazin, un ex-économiste de la Banque mondiale, ex-candidat à la Présidence, et partenaire de longue date-de l’ambassade des États-Unis, qui rapporta la conversation à l’ambassadeur.

«Préval paraissait préoccupé avec Aristide, pour demander l’avis de Bazin, » écrivait Sanderson dans un câble de septembre 2006. « (Bazin a suggéré à Préval de se rendre en Afrique du Sud pour dire à Aristide personnellement que la situation politique était trop délicate pour son retour. Préval lui répondait que ‘les étrangers’ ne pourraient jamais supporter de le voir aller visiter Aristide. C’était là, nous croyons bien, un moyen pour Préval d’écarter un conseil particulièrement de très mauvais goût de la part de Bazin.)»

Quand les rumeurs ont couru qu’Aristide allait s’installer au Venezuela, Préval de dire à l’ambassadeur «qu’il ne voulait voir Aristide ‘nulle part dans l’hémisphère,’» notait Sanderson dans un câble en date du 28 octobre 2008. Les États-Unis se faisaient du souci mais ne prêtaient pas foi quant à la crédibilité de ces rumeurs.

Point de changement dans la politique de Washington de vouloir bloquer le retour d’Aristide avec l’arrivée du gouvernement Obama. Aristide lui-même tenait une conférence de presse le lendemain du tremblement de terre du 12 janvier 2010, annonçant vouloir rentrer dans son pays pour apporter son aide à la reconstruction d’Haiti. «En ce qui nous concerne, nous sommes prêts à partir aujourd’hui, demain, à n’importe quel moment pour nous joindre au peuple haïtien, partager leurs souffrances, aider à reconstruire le pays, partir de la misère pour arriver à la pauvreté avec dignité,- déclarait-il, presqu’en larmes.

Vatican se joint au combat

L’assistant chef de Mission (DCM) à l’ambassade des États-Unis rencontrait quelques jours plus tard son vis-à-vis au Vatican pour discuter du tremblement de terre et des préparatifs de secours. Un câble du 20 janvier indique que «Dans des discussions avec le DCM au cours des derniers jours, de hauts fonctionnaires dus Vatican ont dit être inquiets concernant les informations provenant des médias à l’effet que le dirigeant haïtien renversé - et ancien prêtre -  Jean- Bertrand Aristide désirait retourner Haiti... L’assesseur du Vatican (équivalent d’assistant chef de cabinet), Mgr. Peter Wells, déclarait que la présence d’Aristide détournerait l’attention des efforts pour les secours et et pourrait s’avérer déstabilisatrice. »

Wells appela l’archevêque Bernardito Auza en Haiti, qui «acquiesça ostensiblement que le retour d’Aristide serait un désastre.» Le Vatican «alors fit parvenir les vues d’Auza à l’archevêque Greene en Afrique du Sud, lui demandant par la même occasion de trouver un moyen de faire savoir ce message à Aristide de façon convaincante. DCM suggéra que Greene en fît de même avec ce message auprès du SAG [Gouvernement sud-africain].»

Les efforts faits par les États-Unis pour empêcher Aristide de retourner en Haiti ont continué jusqu’au jour même où il allait prendre l’avion qui allait le ramener à Port-au-Prince. Le secrétaire général de l’ONU Ban-Ki Moon et le président Obama, tous deux ont téléphoné au président sud-africain Jacob Zuma pour lui demander d’empêcher Aristide de laisser l’Afrique du Sud avant le dernier tour de l’élection le 20 mars, d’après le Miami Herald.

«L’ex président Aristide a choisi de rester hors d’Haiti pour sept ans,» déclarait le porte-parole du Département d’État Mark Toner à des journalistes quelques jours avant qu’Aristide prenne l’avion, faisant ainsi écho à la prétention du gouvernement Bush à l’effet qu’Aristide avait «choisi» de laisser Haiti de son propre chef.

«Un retour cette semaine ne pouvait qu’être considéré comme un choix conscient d’influencer les élections haitiennes, » disait Toner, comme si Aristide n’avait pas le droit de le faire alors que les États-Unis, qui virtuellement en dictaient les résultats, le faisaient eux. «Nous voudrions incessamment inviter l’exprésident Aristide à retarder son retour jusqu’après la conclusion du processus électoral, pour permettre au peuple haïtien de voter dans un climat paisible. Un retour avant ces élections peut potentiellement être déstabilisateur pour le processus politique.»

Un accueil de héros

Le retour d’Aristide n’aura rien provoqué de la sorte. «Le problème c’est l’exclusion, la solution c’est l’inclusion,» de dire Aristide au cours d’un bref discours à l’aéroport après l’atterrissage, ne faisant pour toute référence, cependant de façon oblique, aux élections auxquelles on avait interdit la participation de son parti: «L’exclusion de Fanmi Lavalas c’est l’exclusion de la majorité.»

Deux jours plus tard, le second tour de l’élection en Haiti s’est déroulé sans un pépin, avec cependant un record historique de faible participation des Haïtiens. Certains bureaux de vote à Port-au- Prince étaient vides, avec des tas de bulletins éparpillés au sol, des heures avant la fermeture. Moins de 24% des électeurs enregistrés s’étaient déplacés pour aller voter.

Au lever du soleil le matin du retour d’Aristide à Port-au-Prince, rien ne semblait sortir de l’ordinaire. Un mécanicien de 42 ans, Toussaint Jean, était venu de l’autre extrémité de la ville avec quelques amis pour se tenir derrière la chaîne servant de clôture à l’aéroport.

«La masse des gens ne s’est pas réellement mobilisée,» disait-il à un journaliste, «car pendant trois jours on n’a pas arrêté de dire qu’il arrive, mais les Américains font pression, et nous pensons qu’il ne pourra pas revenir bientôt. Aujourd’hui vous ne voyez pas beaucoup de gens. Ils sont dans le doute - vient-il, ne vient-il pas?»

Au moment où Aristide avait touché terre et terminé son discours, ils étaient peut-être 10 000 (les estimations varient) à s’être rassemblés devant l’aéroport, manifestant leur enthousiasme, courant le long du cortège et agitant des drapeaux haïtiens et des pancartes avec la photo d’Aristide, pour ensuite escalader la clôture entourant sa demeure. Ils s’élançaient dans la cour jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de place pour bouger. La foule grimpait même sur le toit.

Assis dans un SUV à quelque six mètres de la porte de sa maison réparée en toute hâte mais tout à fait vide («les rebelles» l’avaient pillée après le coup d’État), Aristide et sa famille ont attendu qu’un groupe de policiers haïtiens leur fraient un semblant de passage à travers la foule. Sa femme et ses deux filles ont d’abord émergé de la voiture pour se glisser dans la maison.

Finalement Aristide, vêtu d’un costume bleu, s’est mis debout dans la portière du véhicule pour saluer en agitant les bras. La foule a hurlé d’excitation et s’est agglutinée autour de lui. Le passage vers l’entrée n’était plus visible. Les membres de sa sécurité l’ont soulevé et poussé à travers cette mer de monde jusqu’au seuil de la maison, où il a sauté comme un coq, serrant ses lunettes dans ses mains.

Après un coup d’État, le kidnapping, l’exil, des intrigues diplomatiques, et un accueil triomphal, Aristide était finalement chez lui.

Traduit de l’anglais par Guy Roumer