Haïti, une culture du recommencement

Par Wiener K. Fleurimond
Haiti Liberté, 19 mai 2010

Depuis quelques semaines déjà les manifestations pour le départ du pouvoir en place  s'organisent. Les opposants de tout poil à travers ces mouvements retrouvent  leurs exercices favoris, même s'ils ne savent pas pourquoi réellement ils s'opposent et manifestent. Cela devient une tradition en Haïti. Il faut  renvoyer le Président même si celui-ci  est à quelques jours de l'expiration de son mandat constitutionnel. Le plus drôle dans cette ligue d'opposants, c'est que les vrais opposants sont peu bavards, d'ailleurs, le grand public ne les entende presque pas, ne les connaît pas non plus. Et pour cause, ils s'organisent, ils respectent les échéances constitutionnelles avant d'entrer en scène.
Le Président René G. Préval a, certes, depuis longtemps donné flanc à toutes sortes de critiques sur la manière dont il conduit les affaires de l'Etat, à commencer par la gestion politique de la catastrophe du 12 janvier 2010. N'empêche, l'on ne doit pas confondre opposition à une politique donnée à ce qu'il faut considérer définitivement comme une dérive institutionnelle en Haïti : à savoir le départ anticipé du chef de l'Etat avant l'expiration de son mandat constitutionnel.  Evidemment, nous ne comprenons point non plus l'envie du chef de l'Etat de rester quelques jours de plus  à la présidence de la République.
De même l'on ne partage pas sa vision sur la loi d'Etat d'urgence  et ce, quelque soit sa durée, puisque les pouvoirs publics haïtiens ne nous convainquent pas qu'ils gèrent vraiment quelque chose même sans état d'urgence. Jusqu'à maintenant, le gouvernement n'a pris aucune décision qu'on pourrait qualifier d'extraordinaire ou ultra constitutionnelle dans le cadre de sa gestion en Etat d'urgence. Bref, le Président Préval, pour l'instant, n'a rien fait d'exceptionnel depuis cette date du 12 janvier. Pourtant, il y a des choses à faire non seulement en urgence pour la population, mais pour le pays sur le moyen et le long terme.  En ce qui à trait à la Commission Intérimaire de la Reconstruction d'Haïti (CIRH), tout le monde le sait, y compris les opposants, cette instance ne relève pas des autorités haïtiennes s'agissant d'un organisme mis en place par la Communauté  internationale pour gérer son argent vu qu'elle ne fait plus confiance aux gestionnaires haïtiens.
En clair, tant que le pays demeure sous le contrôle de ladite Communauté internationale sous la couverture de la MINUSTHA, les vraies décisions relèvent  de nos " amis " étrangers et par conséquent les haïtiens n'ont qu'un droit de regard et cela, n'est pas une critique mais une évidence. Sous la présidence de Jean-Bertrand Aristide il était plus facile de dire tout et son contraire de faire n'importe quoi pourvu qu'une certaine presse en fasse bon usage et le tour était joué. Il était plus aisé d'appeler au secours contre le monstre, car une certaine unanimité entre l'intérieur (haïtien) et l'extérieur (étranger)  était faite afin d'abattre celui par qui le scandale était arrivé.
D'où une certaine manipulation de l'opinion internationale ce qui avait permis à ce que les " blancs débarquent " plus facilement. Sauf qu'aujourd'hui, nos " sauveurs " sont déjà sur place et ce sont eux qui ont le contrôle du pays, donc le dernier mot. Ainsi, les opposants doivent comprendre que si leurs mobilisations devraient aboutir à la chute du Président René Préval, ils perdront eux aussi. Ce sera cette fois la fin pour de bon de la liberté de la presse,  de manifester, de revendiquer.
Car, il ne faut pas croire que si le Président et son gouvernement se trouvent dans l'obligation de démissionner, l'Internationale une nouvelle fois fera appel à un membre de la diaspora pour diriger on ne sait quel gouvernement intérimaire. La Communauté internationale n'acceptera plus que ce soit un gouvernement provisoire ayant à sa tête un hypothétique et obscure juge de la Cour de Cassation qui viendra jouer les trouble-fête. Ceux qui manifestent contre le Président ont naturellement raison de le faire. Il y a  de quoi revendiquer une autre politique pour le pays, une autre gestion d'Etat après le 12 janvier.
Mais  attention, il faut le faire  avec intelligence, retenue et logique sinon, ils risquent de tout perdre à commencer par le droit d'utiliser le " béton " sur lequel ils manifestent. L'internationale  est déjà présente sur le territoire national, elle observe, elle épie et elle guette  les moindres faits et gestes de tout le monde. Par le quadrillage du territoire en hommes et en munitions, par ses moyens techniques, aujourd'hui l'ONU est en mesure de faire ce qu'elle n'a pu faire il y a six ans, prendre la gestion effective de l'ensemble du pays. Les leaders politiques du secteur populaire, qui, pour les besoins de la cause, s'alignent et s'affichent  avec leurs pires ennemis d'hier doivent bien y réfléchir.
Il n'y aura pas de seconde chance. Les Etats-Unis, la France et le Canada à travers l'Organisation des Nations Unies (ONU) installeront pour de bon un tutorat sur Haïti si jamais ils laissent renverser le Président René Préval. Nous devons être logiques, cette culture du recommencement ne peut que conduire à notre perte. Cette fois-ci, ils ne feront pas semblant, ils s'installeront en maîtres et se comporteront  en seigneurs sur cette terre. Ayez un peu de bon sens ! S'ils sont déjà présents sur le territoire, ils font déjà pratiquement la loi partout dans le pays avec leurs bases  et, avec toute cette force de dissuasion, on n'arrive pas à se comporter en adulte. Comment imaginer qu'ils vont partir sans qu'il y ait un minimum de consensus entre nous ?
Le Président Stenio Vincent, en 1934, a obtenu le départ des marines grâce à l'appui et le soutien de tout le pays surtout avec le courage et le sacrifice de ceux qui ont combattu dès les premiers jours du débarquement en 1915 et ce jusqu'au départ des occupants, suite à un accord politique.  Cette lutte qui ressemble plus à une sorte de gaguère dans la mesure où ce mélange d'intérêts divergents ne mènera nulle part. Car, sur le plan politique et social il n'existe aucune cohérence.  Certes, le Président Préval,  en dépit de son triomphe électoral de 2006 avec la base politique de l'ex-Président Aristide, a tout de suite dévié de sa trajectoire pour embrasser  ces anciens adversaires de toujours et s'est mis  dans une situation délicate, voire dangereuse, en prenant un peu trop de liberté avec  les institutions.
Mais est-il vraiment le seul responsable dans ce cas ?  Tout ce qu'il a fait institutionnellement ne peut être contesté que légalement. Puisque,  jusqu'à maintenant, il a toujours utilisé la voie légale en passant par le Parlement pour arriver à ses fins.  Dire qu'il a violé  la Constitution, patati et patata  témoigne d'un manque d'argument.  En revanche, ce qu'on peut lui reprocher, c'est de ne pas accélérer la poursuite des processus institutionnels qui auraient dû être finalisés depuis longtemps : Conseil Electoral Permanent, Cour de Cassation, Décentralisation, etc.  Car, à son arrivée aux timons des affaires, il avait un boulevard devant  lui afin de mettre en place ces  institutions  défaillantes. Ce qu'il n'a malheureusement pas fait. L'exemple des élections qui n'ont jamais pu être organisées  à temps est le plus frappant. Or, tout le monde s'attendait à ce que le chef de l'Etat, pendant son second quinquennat, remette le pays au moins dans le sens de la marche, ce d'autant plus que, il n'avait rien à perdre politiquement. La culture du recommencement était plus forte pour lui aussi. Il faut qu'il laisse la porte grande ouverte à la dérive institutionnelle afin que le désordre s'installe à la fin de son mandat.
Mais là encore, était-il nécessaire pour les vraies organisations populaires et politiques, pour les militants conséquents, pour les gens ayant le bon sens  de se mêler avec des Gnbis notoires dont le premier objectif est non seulement le départ du Président pour s'accaparer le pouvoir sans aucun programme précis, mais ensuite pour mener la vie dure aux vrais militants politiques qui veulent vraiment le changement pour ce pays. D'où l'incompréhension et la stupéfaction de certains de voir des leaders du parti Fanmi Lavalas en tête des manifestations avec les ennemis les plus acharnés de la classe populaire. Que viennent faire le Dr Maryse Narcisse, les René Civil et consort à côté des Gnbis de la trempe de Tunerb Delpé, d'Evens Paul, de Charles Henry Baker, des Osner Févry, Reynold Georges, etc ?
On n'en sortira jamais politiquement dans ce pays avec ce genre de comportement qui veut que dès qu'on a un problème politique avec un pouvoir,  automatiquement on s'allie avec ses pires ennemis d'hier. Certes, le Président René Préval a trahi son camp en oubliant que c'est grâce à ce camp qu'il est ce qu'il est depuis plus d'une vingtaine d'années. Ancien Premier ministre, deux fois chef de l'Etat, et aujourd'hui personnage incontournable dans la problématique de la Reconstruction de ce pays.
Mais que peut attendre de positif le parti Fanmi Lavalas en s'alliant avec le mouvement des Groupe des 184 nouvelle version ?  Admettons que ce mouvement de contestation arrive, comme en 2004, à porter l'Internationale à lâcher le Président Préval, ce dont évidemment nous ne croyons certainement pas, le parti Fanmi Lavalas participera-t-il au gouvernement provisoire avec ceux qui l'avaient renversé en 2004 ? Naturellement, le Président Préval s'est comporté en ennemi de Fanmi Lavalas, mais là encore, il faut nuancer dans la mesure où Lavalas est une mouvance multi têtes, toutes incontrôlables. Qui peut vraiment dire que toutes les bases Lavalas sont pour le départ anticipé du Président Préval ?
Quand on sait que celui-ci a récupéré plusieurs branches de ce mouvement orphelin,  cherchant désespérément le leadership de quelqu'un dans la perspective des échéances politiques à venir tant que son chef historique reste dans l'incapacité politique de revenir au pays. Il faut que les vrais militants progressistes se ressaisissent, identifient politiquement et idéologiquement leurs ennemis et  enfin, choisissent  clairement  leur camp ?
Ce n'est pas dans ce méli mélo, dans ce jeu de hasard qu'on construira l'alternative. Il faut que les choses soient claires politiquement, philosophiquement, idéologiquement,  voire  sur la croyance religieuse, car dans une lutte il peut y avoir des divergences sévères entre un catholique pratiquant et un laïque notoire.  Enfin, nous devons abandonner une fois pour toutes cette culture de l'éternel recommencement. Nous ne sommes pas encore au point de non retour. Attention pour que nous ne soyons pas de ceux qui auront donné le prétexte au pire : l'occupation officielle.

WKF